L’illusion d’archive : quand l’IA génère les images du passé (22)

Fin 2025, différents médias de fact-checking s’inquiètent du nombre d’images faites en IA qui prétendent représenter les camps de concentration. Entre fake et risque de révisionnisme, comment questionner l’IA quand elle prétend illustrer l’histoire ?

Questionner les images faites en IA

Introduction

Les IA peuvent générer des images en singeant les
codes du document historique comme la photo ou
la vidéo d’époque. Outre la dimension fake de ces
contenus (« c’est un faux document »), ces images
sont une opportunité intéressante pour questionner
la connotation historique que suggère le document.
Comprendre comment ces images sont construites,
mais aussi identifier pourquoi on y croit relève de
l’éducation aux médias. Ce parcours propose de
prendre en exemple les images générées par l’IA sur
la Shoah afin d’identifier un fil conducteur critique. Il
est entendu que ce raisonnement peut être appliqué à
d’autres moments historiques.

Capture d'écran du documentaire le dessous des images

Déroulement

Activité pédagogique

Pour commencer, l’enseignant·e peut mener une activité qui vise à identifier le vrai et le faux avec des images d’archives (authentiques) et des images générées en IA.
L’enseignant·e choisit un corpus d’images d’archives, des peintures et des documents et demande aux élèves lesquels sont faits en IA ou non.

Photo de Napoléon Bonaparte générée par l'IA
Photo de Napoléon Bonaparte générée par l’IA

Napoléon, personnage historique souvent illustré dans des tableaux, se trouve dans un format qui semble être une photo. Or, l’appareil photo n’existait pas encore à son époque, c’est de l’IA probablement sur base des représentations du personnage.
Au fur et à mesure de l’activité, l’enseignant·e peut demander aux élèves :

  • Pourquoi ils pensent que l’image est fake ?
  • D’où peut provenir l’image ?
  • En quoi ce document ressemble-t-il à une image d’archive ?

La finalité de ce brise-glace est pour l’enseignant·e d’identifier ce que les élèves prennent pour vrai et pour faux. L’enseignant·e peut noter les critères formels (les caractéristiques d’une image) qui amènent les élèves à penser qu’un document est une archive ou une IA (la texture de l’image, la lumière…).

En groupe, demandez-leur de répondre aux questions suivantes :

  • Qu’est-ce qu’une archive selon vous ?
  • À quoi servent-elles ?
  • Sous quelle forme peut-on les trouver ? Photo, vidéo, journaux, etc ?

D’autres questions peuvent être posées comme :

  • Quelles ont été les grandes inventions qui ont permis la captation de l’image ?
  • Comment faisait-on avant pour capter les images ?
  • Quelles informations peut-on tirer d’une photo historique ?
  • Quelle est la valeur des prises de vue d’hier ?
  • Où les retrouve-t-on ?

Cette étape propose d’aller plus loin dans la compréhension de ce que sont une image d’archive et un document historique. L’enseignant·e peut amener un cadrage sur les aspects suivants :

Une archive est une/des informations enregistrées sur un support (photo, vidéo, écrit…)
quel qu’il soit.

  • Les archives sont des traces du passé, créées dans un contexte précis. Rappeler ce contexte est souvent essentiel pour comprendre le document.
  • Une photo historique témoigne d’un événement, d’une situation, d’une époque, ou d’une culture. Comprendre qu’un document témoigne parfois davantage de son contexte (de son époque) que le sujet en lui-même est important.

D’une certaine manière les images actuellement générées en IA en disent long sur l’époque actuelle de surabondance de l’image et de la démocratisation de la production d’images.

Exemples :

L’enseignant·e peut mobiliser par exemples des photos du débarquement de Normandie, portraits célèbres, documents photographiques de journaux d’époque et questionner les élèves :

  • De quoi témoignent ces documents ?
  • Quelle information peut-on tirer d’une photo historique ?
  • Qu’est-ce qui fait qu’une photo semble « authentique » ? Qu’est-ce qui fait qu’on la prend comme pertinente sur un sujet ?

L’intérêt de ces images c’est qu’elles questionnent notre rapport à l’iconographie que l’on se fait de l’évènement. En clair, ces images nous paraissent crédibles, il faut donc s’y arrêter pour comprendre d’où vient cet effet du réel.

Vous pourrez ensuite aborder une analyse formelle des différents contenus en comparant les rubriques issues de différents sites d’information. Cela vous permettra d’aborder ensemble la question de la ligne éditoriale d’un journal :

  • De quoi parlent les rubriques ?
  • Comment le titre est-il écrit ? Qu’est-ce qu’il met en avant ?
  • Quelle image les journalistes ont choisie pour illustrer l’article ?

À qui pensez-vous que cette rubrique s’adresse ? Imaginez son public.
Une initiative de Média Animation asbl − desinfo.education 4/6
Prenons en exemple un échantillon la rubrique Check News du Libération et celle des Vérificateurs de TF1 :

1. Définir les failles de l’IA

Discutez avec les élèves de leur rapport aux images générées par l’IA, à partir de ces questions :

  • Avez-vous déjà vu des photos ou des vidéos générées par l’IA sur les réseaux sociaux ?
  • Quels sont les éléments qui vous poussent à penser qu’une image a été créée par l’IA ?
  • Comment crée-t-on une image avec l’IA ?

Ces questions visent surtout à déterminer si les élèves sont déjà familiers avec certaines failles typiques de l’IA, que l’on retrouve aussi dans les fausses archives, telles que :

  • Les mains et les doigts flous ou déformés
  • Les effets de vague flou / water marks
  • Les expressions faciales et regards vides
  • Le filtre jaune

2. Vers une production par les élèves eux-mêmes

Pour tester les mécanismes de vraisemblance, l’enseignant·e peut demander aux IA de générer une image sur un document historique en faisant la varier le prompt. Par exemple :
« Fais-moi une image d’un char de guerre » en opposition avec « fais-moi une image d’un char de guerre à la manière d’une photo historique ». L’enseignant·e peut constater les différences de l’image sortie en faisant varier cette dimension du prompt. L’idée est de montrer quels aspects visuels de la photo varient pour montrer comment les IA proposent un « filtre historique ».
Devant votre classe, demandez au logiciel d’IA de votre choix (ex : Gemini) de générer une image d’un évènement historique. Gardez l’image générée sur le côté, et refaites le même exercice, mais cette fois en ajoutant plus de détails à la description du prompt, puis comparez les deux.
Par exemple :

  • Le premier prompt dira : « fais-moi une image de la Révolution française »
  • Le deuxième prompt : « fais-moi une image de la Révolution française avec des personnes de couleur et brandissant le drapeau de Luffy (personnage de manga – One Piece) »

Comparez ensuite les deux images à une archive authentique.
Dans le cas de l’exemple, on aurait comparé les deux images à une peinture de Delacroix.
Cet exercice permet de remettre en question les caractéristiques souvent associées aux images historiques (le noir et blanc, le grain, et autres imperfections typiques des archives anciennes), ainsi que l’imaginaire collectif entourant un événement. Il montre aussi que les logiciels d’IA sont capables de reproduire et d’utiliser les codes de vraies ressources historiques et les utiliser comme « filtre historique ».

1. Présentation des images générées en groupe

Chaque groupe d’élève présente l’image qu’il a généré et expliquent la réalité qu’il a voulu illustrer.

2. Dialoguer sur ces résultats et d’où ils viennent

Invitez les jeunes à réfléchir aux risques liés à ce type d’image. Comme on l’a dit plusieurs fois, ces images déforment l’histoire en prétendant montrer ce qui s’est réellement passé. Or, l’IA génère une illustration à partir d’interprétations de sources historiques (l’image que l’on se fait de la déportation).
De plus, en créant des images très similaires à celles authentiques, l’IA noie les images historiques dans un flot de faux documents, volant ainsi la crédibilité et donc la valeur historique des archives.
L’IA est donc à la fois influencée par l’imaginaire collectif d’un événement et impacte la mémoire collective en réécrivant l’histoire et en diffusant de fausses informations.

N’hésitez pas à apporter de la nuance à vos propos, en précisant que l’IA peut être utilisée de manière éthique dans le domaine de l’histoire. Elle peut notamment aider à améliorer la qualité des images et à mettre des couleurs sur des photographies d’époque en noir et blanc.
Invitez les élèves à réfléchir à leur propre jugement dans l’usage de cette technologie :

  • Quelles différences entre ces images et un documentaire sur la Shoah.
  • Quelles seraient les conditions à respecter pour que les IA puissent générer des documents
    à ce propos ?
  • Comment l’IA pourrait être au service du devoir de mémoire ?
  • Qu’est-ce qu’amène le traitement en IA de ces faits historiques ? Est-ce que cela pousse
    à s’y intéresser ? Comment l’IA pourrait être au service de la reconstruction d’une mémoire des peuples colonisés ?